BrunerNEWS 1Le Professeur de psychologie américain Jerome BRUNER nous a quittés le 5 juin dernier à New York. Né aveugle le 1er octobre 1915, sa vue est partiellement restaurée à l’âge de 2 ans. Il devient chercheur en 1941 à Harvard. En 1960, il créé avec George MILLER le Center for Cognitive Studies, qui regroupa psychologues, anthropologues, linguistes, philosophes et juristes. Il enseigne entre 1972 et 1981 à Oxford et se consacre à l’étude de l’acquisition du langage. Il finit sa carrière à l’université de New York. Professeur Honoris Causa de plusieurs universités, dont la Sorbonne, il reçoit parmi de nombreuses distinctions le prix international BALZAN en 1987, qui souligne le juste équilibre réalisé par BRUNER entre exigences scientifiques d’une science expérimentale et caractère humaniste inscrite de fait dans l’étude de la psychologie humaine. Il présente enfin des conférences jusqu’à l’âge de 98 ans.

Sa quête d’environ 70 ans sur la compréhension du fonctionnement de l’esprit humain en fait une contribution majeure de la psychologie, et des sciences humaines et sociales en général : il incarne en effet une approche culturelle et située de la psychologie cognitive, à l’encontre d’une approche computationnelle et désincarnée du traitement de l’information (à l’origine des sciences cognitives que BRUNER a vu naître dans les années 1950 et 1960), à l’encontre également d’une approche explicative centrée principalement sur le niveau neurobiologique – vision médiatiquement privilégiée aujourd’hui malgré le réductionnisme qu’elle véhicule.

Ses premiers travaux visent à mettre en évidence le fait que toute perception n’est pas exclusivement déterminée par le contenu d’un message sensoriel, mais est toujours influencée par les événements qui la précèdent et par nos expériences antérieures. Un exemple célèbre d’une étude, réalisée en 1947 avec Léo POSTMAN, montre que des enfants pauvres ont tendance à surestimer la taille de pièces de monnaie, alors qu’au contraire cette taille est sous-estimée par des enfants riches. Ces résultats contribuent grandement à placer les recherches en psychologie bien au-delà de l’approche béhavioriste de l’époque (cf. A Study of Thinking, 1956, avec Jacqueline GOODNOW et George AUSTIN). L’ambition est alors de mettre la signification au centre de la psychologie, la signification allant au-delà du couple stimulus-réponse, des comportements observables et des déterminants biologiques. L’enjeu est aussi d’éviter que le modèle du traitement de l’information soit le seul à rendre compte du niveau cognitif, car la métaphore de l’ordinateur sur lequel ce modèle s’appuie impose une signification pré-établie.

Les recherches de BRUNER sur l’interaction entre la culture et l’individu l’amènent ensuite à proposer une théorie sur le développement de la pensée (cf. Le développement de l’enfant. Savoir faire, savoir dire, 1983), puis une théorie de l’éducation (cf. L’éducation, entrée dans la culture, 1996). En particulier, il cherche à ne pas opposer une pensée logico-mathématique « universelle » aux interprétations contextuelles « individuelles » (cf. Piaget et Vygotsky. Célébrons la divergence, 1996), et à défendre « le récit » comme mode de pensée, moyen d’apprendre et de transmettre des connaissances. Il précise, à travers la théorie littéraire et la comparaison entre psychologie et droit notamment, l’intérêt de ne pas opposer le mode interprétatif contextualisé (utilisé en jurisprudence, par exemple) au mode explicatif décontextualisé (utile à la recherche de lois générales). Dans son approche, ce sont bien les cas (les « récits ») qui donnent sens aux lois (« générales »).

Au tout début de son ouvrage …Car la culture donne forme à l’esprit. De la révolution cognitive à la psychologie culturelle (1991), le propos de l’époque est un message semble-t-il fondamental aujourd’hui. Il insiste déjà sur le fait que la psychologie doit aller bien au-delà d’une ‘Sainte-Trinité’ que l’on pourrait attribuer à la science positiviste : réductionnisme, explication causale et prédiction.

Réduire la signification ou la culture à une base matérielle, dire que ‘cela dépend’ de l’hémisphère gauche, par exemple, c’est trivialiser les deux aspects au nom d’une volonté assez déplacée d’évoluer vers le ‘concret’. Insister sur une explication en termes de ‘causes’ nous interdit tout simplement d’essayer de comprendre comment les êtres humains interprètent leur monde et comment nous interprétons leurs actes d’interprétation. Si […] l’objet de la psychologie […] est d’atteindre à la compréhension, pourquoi faudrait-il nécessairement et dans tous les cas comprendre par avance le phénomène à observer, ce que prétend faire la prédiction ? Les interprétations plausibles ne sont-elles pas préférables aux explications causales, particulièrement lorsque pour parvenir à l’explication causale nous sommes contraints d’artificialiser ce que nous étudions au point qu’il est difficile d’y reconnaître une représentation de la vie humaine ?

Pouvons-nous, comme Jerome BRUNER, ne pas perdre cet objectif de vue ? C’est sans doute l’un des meilleurs hommages qu’on puisse lui rendre.

 

Bruno Vivicorsi
Maître de conférences en psychologie cognitive,
Membre du Bureau fédéral de la FFPP