03 art arimep ill01Une méthode pour comprendre ce que nous fabriquons, comme psychologues, en recourant aux technologies numériques

 

Dans le numéro 82 de Fédérer, le lecteur trouvait présentation de l’ARIMEP, Association pour la Recherche et l’Intervention Muséale en Psychologie. Les objectifs de l’association étaient mentionnés :

Recenser les objets matériels et immatériels (…), faire connaitre ces objets aux psychologues et au public (…), agir pour leur conservation (…), entretenir des relations avec les institutions (…).

La FFPP a été partie prenante de cette création. En invitant D. Hocquard à la présente contribution, elle invite l’ARIMEP a d’emblée revendiquer une extension de son objet : stimuler et partager avec l’ensemble des psychologues la réflexion critique qu’autorise la « démarche muséale ». Nous suggérons les lecteurs de visiter le site de l’ARIMEP et possiblement de l’enrichir de leurs contributions.

B. Schneider

Une présentation plus complète de la démarche muséale en orientation sera publiée fin juin 2016 dans le prochain numéro de la revue de l’ACOP-F (1)« Questions d’Orientation »(2) auquel je renvoie le lecteur.

Il s’agit ici de souligner, à l’heure du numérique, les enjeux et l’intérêt d’une telle démarche.

Préambule

Élaborées dans la filiation historique de la psychologie, les pratiques d’orientation, comme la plupart des pratiques d’aide, de soin, d’accompagnement… Connaissent aujourd’hui de profonds bouleversements liés aux évolutions des techniques utilisées et aux transformations culturelles et sociétales de ces dernières décennies.

Dans un contexte de changement et de crise permanents, l’idée d’un humanisme psychologique peut encore avoir de la consistance et produire de réels effets émancipateurs, à la condition, au-delà de nos expertises, de donner la valeur qu’elle mérite à la réflexion collective et au questionnement critique nécessaires à la compréhension et à la conséquence de nos actes.

C’est ce travail que vise la démarche muséale. Très tôt un questionnement a existé dans le champ de l’orientation et de la psychologie. Par-delà les formes de la dénonciation qu’il a pu recouvrir parfois, c’est le modèle technicien et l’épistémologie positiviste sous-jacente qui étaient questionnés. C’est le rôle de l’orienteur (c’est ainsi qu’on l’appelait à l’époque), considéré comme un opérateur technique chargé avec les objets psychotechniques d’appliquer aux processus d’orientation scolaire et professionnelle, les outils et les théories issues des laboratoires, qui étaient interrogées et mis en question.

Certes, il est loin le temps des certitudes arrogantes et suplombantes, la dénonciation est passée par là. Il est loin le temps où la subjectivité devait être bannie d’une psychologie naissante toute à son affaire dans son projet de construire un monde apaisé où chacun serait à sa juste place(3) !

On parle même aujourd’hui d’une crise de l’explication rationnelle et de la rationalité. Est-ce si sûr ?

Il n’empêche, avec la généralisation des techniques numériques autrement plus puissantes dans leurs effets que celles de type papier-crayon utilisée hier, on retrouve comme hier les mêmes promesses émancipatrices, le même enthousiasme à l’endroit d’un Univers Technique qui aujourd’hui a su habilement se rendre attractif et distrayant.

Pour le formuler autrement, c’est l’ambition renouvelée d’une efficacité opératoire de l’orientation qui fait puissamment retour. Non seulement la raison instrumentale a repris le dessus mais la consommation parfois immodérée de techniques numériques, l’attraction qu’elles exercent chez les praticiens et les usagers ne favorisent plus guère l’avènement d’une réflexion critique ou plus exactement d’un paradigme propre au travail du psychologue, ici du Conseiller d’Orientation-Psychologue, pourtant ressentie par nombre de collègues comme indispensable à la compréhension de leurs actes.

Dans un monde où la science s’est toujours développée au point de s’imposer comme le seul critère de vérité, de succès et d’efficacité, comment favoriser l’intelligence critique d’objets qui prétendent, en s’effaçant, en se faisant oublier, régler comme hier les problèmes humains ? Comment faire en sorte que ce rapport joyeux et convivial à la technique affichée par les promoteurs du tout-numérique, devienne chez les utilisateurs, l’objet d’une réflexion collective ?

La bonne manière d’aborder ces questions, me paraît être en la circonstance de retrouver de l’histoire et de remonter aux motifs pour lesquels l’orientation, avec ses instruments, se posait de manière problématique.

À l’heure d’Internet, dans un contexte où l’enfant apprend et grandit en croyant les résultats affichés sur son écran ou sur son smartphone, et où le souci de l’efficacité a pris le pas sur la volonté de savoir, on imagine aisément comment se réinventent sous l’angle quasi exclusif de l’opérationnalité, les pratiques d’orientation. À cet égard, la démarche muséale peut constituer l’antidote d’une stratégie technologique moderne qui n’implique plus le sujet que comme réactivité, plasticité, entité manipulable.

L’intérêt d’un tel travail à l’heure où tout indique qu’il s’agit moins de positionner la psychologie du côté de la vérité, et du sens, que de celui des compétences cognitives et des habiletés sociales, réside dans cette conviction que la mise en algorithme des parcours d’avenir mérite d’être considérée pour ce qu’elle est potentiellement : une nouvelle forme de gouvernementalité des sujets amenés par nos soins à s’adapter avec leur consentement actif à la société liquide qui se prépare !

C’est, en tout cas, dans ce contexte « innovant » que la démarche muséale faisant sienne la visée de comprendre le présent en explorant les objets du passé, peut s’avérer d’un apport fructueux.

Idéalement, nous devrions être en mesure de refaire pour notre propre compte le parcours complet de la connaissance socio-historique de l’institution dans laquelle nous sommes impliqués, de manière à la rendre pleinement problématique en chacun de ses points de tension.

Si tel était le cas, nous pourrions enfin poursuivre et prolonger le travail culturel et réflexif de la modernité. Nous pourrions, tirant les leçons de l’histoire du mouvement d’orientation, éviter à notre insu de consentir librement à un système technicien que nous savons savamment dénoncer par ailleurs mais qu’une utilisation insensée du numérique pourrait bien consolider !

Alors la démarche muséale ?

Des premiers objets destinés à mesurer les sensations, la motricité, l’intelligence… à « l’Internet des objets », dernier avatar des dispositifs numériques appliqués à l’orientation, un long chemin a été parcouru.

Comprendre comment cette histoire des objets s’est déroulée, retrouver les controverses, les tensions, les lignes de force, les oppositions qui ont marqué les inventions et la fabrication des outils psychotechniques ou encore leur réception sur le terrain, faire état des grands récits et des désillusions auxquels ceux-ci ont été associés, m’ont convaincu de la nécessité de questionner puis d’inscrire les dispositifs modernes dans une progression technologique clarifiée, expliquée, telle qu’elle démarre au début du XXème siècle avec les premières pratiques psychologiques d’orientation professionnelle et se poursuit aujourd’hui avec les applications numériques utilisées pour « aider » les sujets à choisir leur parcours.

On s’étonnera peut-être de comparer des périodes historiques très différentes par leurs évènements, leurs cultures, leurs dynamiques sociales, politiques… Il n’empêche, et Roland Gori a parfaitement raison sur ce point :

Les crises des modernités libérales se ressemblent trop pour que nous fermions les yeux sur les ferments politiques et psychologiques qui les favorisent (4).

Ces ferments se sont cristallisés dans les objets du passé et n’ont pas disparu. Les retrouver, postuler une continuité des objets dans un monde où l’illusion de la disparition de la machine augmente la force des mythes au détriment des réalités, pourrait nous aider à élaborer une sorte de grammaire des objets. On découvrirait ainsi que les appareillages techniques, loin de toute neutralité, enregistrent dans leur mise au point, dans leur diffusion, les rapports de domination et de contrôle qui ont cours dans la société. On disposerait ce faisant d’une manière d’appréhender les nouvelles technologies actuellement en usage dans les milieux de l’orientation.

C’est dans ce sens qu’on peut dire que les objets historiques présentent un potentiel réflexif intéressant. L’intérêt muséographique qu’ils représentent commence d’ailleurs à être reconnu par des chercheurs, des historiens, des praticiens. C’est ainsi qu’une toute jeune association, l’ARIMEP(5), créée en mars 2015 s’est constituée. Elle envisage plus largement de recenser et de faire connaître tous les objets matériels ou immatériels et archives appartenant à l’État ou à des propriétaires privés ou associatifs et ayant joué dans l’histoire de la recherche, de l’enseignement ou de la pratique en psychologie, un rôle historique.

À un moment où l’évolution très rapide des méthodes utilisées dans les pratiques psychologiques impose de retrouver le « sens de ses actes », ce genre d’initiative est évidemment précieux. Il l’est d’autant plus qu’il permet d’interroger la part d’illusion trop souvent charriée par la Technique et ses récits.

À l’origine, par exemple, l’orientation était fondée sur le principe de l’égalité des chances, le progrès social et l’attente d’une épiphanie républicaine où chacun devait être heureux d’occuper la place qui lui revenait dans la société industrielle en pleine expansion. Les scientifiques de la psychologie, les « orienteurs » en étaient persuadés : les tests, les instruments de mesure devaient permettre de résoudre la question des inégalités sociales et promouvoir une orientation fondée sur le talent et le mérite. Avec la mesure des aptitudes ce devait être la fin des destins sociaux déterminés par l’origine sociale…

Ce projet ne s’est pas réalisé. Pire, l’égalité des chances n’est plus le sujet, les inégalités se sont aggravées et la prophétie initiale semble avoir largué toutes les amarres qui l’attachaient à l’ancienne humanité à partir de laquelle Jean Zay, Roger Gal, Henri Wallon, et plus récemment encore Maurice Reuchlin et d’autres, trouvaient à formuler, avec les tests, une orientation soucieuse de l’Homme et de son développement personnel et social.

Qu’est ce qui a raté pour qu’on en arrive là ? Que peut nous apprendre l’histoire ?

Il revient à Pierre NAVILLE(6), d’avoir parmi les premiers, montré comment cet intérêt pour la mesure des aptitudes, tel qu’il procédait de l’esprit humaniste du temps, s’est révélé indissociable de la reproduction sociale, parfaitement analysée quelques années plus tard par Bourdieu.

Après l’échec des conceptions scientistes de l’orientation qui voulaient installer et diffuser un programme d’ordre social et de progrès fondé sur la rationalité de la science, les années 70 virent apparaître un style nouveau, annonciateur d’une conception libérale de l’individu autonome, émancipé, responsable.

Le sujet « obéissant » des débuts de l’orientation, celui de la science, celui que l’on mesure pour mieux l’orienter s’est effacé pour céder la place à l’individu autonome, entrepreneur de lui-même, parfaitement bien décrit par Alain EHRENBERG (7). L’individualisation, la personnalisation sont des expressions qui ont fleuri dans la littérature éducative et dans le champ de l’orientation ces dernières années. De nouvelles méthodes d’accompagnement des sujets sont apparues.

En contrepoint des récits et de la réthorique qui les accompagnaient, des réflexions critiques ont vu le jour : on notera particulièrement celles portant sur les outils d’évaluation propres à l’époque néo-libérale (Roland Gori).

Pierre Dardot et Christian Laval, ont quant à eux effectué de nombreux travaux qui portent principalement sur la critique du néolibéralisme (8) et ses dispositifs de subjectivation.

Dans la revue « Questions d’Orientation » Pierre DARDOT (9) s’attache à dénoncer les dispositifs de gouvernementalité des conduites individuelles (on parle de plus en plus de personnalisation des choix en orientation) qui consistent à recommander des solutions à un sujet, de telle sorte qu’il ait au bout du compte le sentiment d’être libre et heureux d’aller là où le marché de l’emploi l’attend !

Une critique du productivisme et de l’avènement d’une modernité fondée sur la compétition et la concurrence généralisée a récemment de son côté insisté sur les conséquences sociales, humaines et écologiques désastreuses d’une volonté fondée sur la maximisation permanente et sans fin de la production (Dominique Meda, Marie Duru-Bellat…).

Dans toutes ces analyses, les dispositifs techniques et les innovations technologiques sont éminemment présents en ce sens qu’ils jouent un rôle central et quasi invisible non seulement dans la professionnalisation des acteurs mais aussi dans la production des existences individuelles et collectives requises par la raison économique.

Toute la question est de savoir comment la démarche muséale peut se saisir de ces objets dont la portion de savoir peut être réactivée par l’épaisseur de l’histoire. Comment elle est capable de soutenir un bilan critique des apports de la technique à l’orientation.

Ce qui devrait sans fin être analysé et déconstruit, précise Éric Sadin, c’est le modèle technico-cognitif qui actuellement s’exerce partout, fondé sur la connaissance en temps réel des phénomènes supposés garantir en retour des prises de décision les plus adéquates régulées par des algorithmes normatifs. Si cette logique-là est certes inspirée par le libéralisme, elle correspond plus largement à une propension anthropologique fondamentale aspirant à la plus haute sécurisation et optimisation de la vie, qui peu à peu exclut les autres dimensions au moins tout aussi légitimes et n’a cessé de trouver depuis la fin du XVIIIème siècle les conditions progressives de sa pleine réalisation, allant jusqu’à ordonner aujourd’hui massivement le cours du monde (10).

On a probablement dans cette réflexion quelques pistes de compréhension qui pourraient servir à retrouver à travers les objets techniques la collusion à l’œuvre depuis presqu’un siècle, entre un mode de rationalité prioritairement fonctionnaliste et les techniques computationnelle et, partant, à renouveler les bases d’une pensée critique en orientation en s’appuyant sur l’examen des outils remarquables de la psychologie mis en circulation dans le domaine de l’orientation au début du siècle dernier.

En guise de conclusion provisoire…

La démarche muséale porte sur toute la trame instrumentale des pratiques d’orientation. Dans la lignée d’une approche socialement critique, il s’agit de favoriser un recul critique en s’appuyant sur des points de vue structurés.

Au fond, l’approche muséale, telle que nous la concevons, contient des enjeux de vérité et de dévoilement, de nature à éclairer le fonctionnement historique et actuel d’un « pouvoir d’orienter » qui repose sur des dispositifs de plus en plus sophistiqués et dans lequel nous sommes embarqués.

En cela, le « moment » muséal est un moment qui porte sur la présence des objets dans la culture professionnelle, sur leurs effets « logiques » et idéologiques. Cette présence façonne nos gestes, nos façons de penser et de faire, d’où la nécessité de la rendre plus consciente, ne serait-ce que pour être un peu plus lucide sur ce que nous fabriquons.

 

Dominique Hocquard
Past Président de l’ACOP-F
Vice Président de l’ARIMEP
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(1) Association des Conseillers d’Orientation-Psychologues de France (ACOP-F) http://acop-asso.org
(2) Dominique Hocquard, Rémi Guerrier, La démarche muséale en orientation, Questions d’Orientation, n°2, juin 2016, Editions Qui plus est, 32, rue des Envierges, 75020 Paris
(3) Dominique Hocquard, la subjectivité dans l’objectivité scientifique des classifications, in Revue la lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2001/1 (n°43)
(4) Roland Gori, l’individu ingouvernable, Paris, Editions les liens qui libèrent, 2015.
(5) Association pour la Recherche et l’Intervention Muséale en Psychologie : http://arimep.org/index.php/2016/01/02/arimep/
(6) Pierre Naville, Théorie de l’orientation professionnelle, nouvelle édition augmentée, Paris, Gallimard, 1972.
(7) Alain Ehrenberg, la fatigue d’être soi : dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998.
(8) Pierre Dardot, Christian Laval, Commun – essai sur la révolution au XXIème siècle, Paris, la découverte, 2014.
(9) Pierre Dardot, « gouvernementalité néolibérale et orientation », Questions d’Orientation, n°4, décembre 2010, p. 41-46.
(10) Eric Sadin, la vie algorithmique, critique de la raison numérique, l’Echappée, 2015.