federer83 ill article 03.1« Il était une fois, il y a bien longtemps, des enfants qui utilisaient des crayons pour écrire leur nom... ». Voilà comment pourraient commencer les prochains contes pour nos chérubins si le chemin, emprunté par certains États concernant l’apprentissage de l’écriture, est poursuivi, voire imité. En effet, 45 états des États-Unis, ainsi que la Finlande ont déjà adopté la seule écriture scripte ou « bâton », délaissant définitivement l’écriture cursive ou « attachée » et privilégiant l’utilisation de matériel informatique. Pour quelles raisons ? L’écriture manuelle est trop contraignante, trop compliquée à apprendre. Mais il ne peut s’agir que d’une nouvelle lubie américaine, la Finlande fait exception, jamais les autres pays ne succomberont à cet abandon... ? Non, pas si sûr... En France, en août 2013, les professeurs des écoles reçoivent de nouvelles directives concernant la forme des lettres et les nouvelles normes à enseigner aux enfants. Au revoir les boucles sur les majuscules, fini les « petites pattes » qui soutiennent les c, les a et autres en début de mots... Bref, une manière douce de transformer notre écriture cursive classique en écriture scripte, et peut-être un jour oublier ce qu’étaient les crayons et les cahiers au profit des ordinateurs et des tablettes.

Et avant même d’imaginer les conséquences psychologiques et psychomotrices de cette évolution, interrogeons-nous sur la mise en place de ce « progrès ». La liste des fournitures scolaires pour la rentrée se trouverait bien simplifiée : une tablette ou un ordinateur, de préférence de la marque « Samplle », équipé des logiciels Y Z… Alors, la France devra revoir le montant de sa prime pour la rentrée scolaire, car qui pourra supporter le coût de l’équipement de chaque élève ? D’autant qu’il ne s’agit pas d’un investissement à long terme, compte tenu de la vitesse à laquelle le matériel informatique devient obsolète. Sans parler de toutes les difficultés qui peuvent être rencontrées en cours d’utilisation et pour lesquelles une maintenance est nécessaire. Les gouvernements qui choisissent cette voie feraient-ils l’objet d’une pression des lobbies informatiques ?

Si ce choix n’avait que pour conséquences des considérations matérielles, les inquiétudes seraient moins grandes. Mais penser un instant que l’utilisation unique du matériel informatique pourrait exister, aux dépens d’un apprentissage de l’écriture cursive interroge bien d’autres aspects.

Tout d’abord, en référence au débat d’il y a quelques années entre la méthode globale et la méthode syllabique, la suppression de l’écriture cursive pourrait être le foyer d’une nouvelle polémique  : le manuel versus l’informatique. Pour quelles raisons devrait-on systématiquement opposer des moyens différents au lieu de les associer ? Les professionnels qui accompagnent des enfants présentant des troubles des apprentissages comme la dysgraphie peuvent s’appuyer sur le matériel informatique pour compenser cette difficulté en classe. Pour autant, il ne s’agit pas d’abandonner de manière définitive toute activité graphique. Il est possible d’imaginer un double apprentissage, adapté au développement de l’enfant et à ses capacités propres. Finalement, préconiser l’apprentissage du clavier pour tous les élèves en lieu et place de celui de l’écriture cursive ne serait-il pas une manière détournée d’éviter d’analyser de manière plus pertinente les difficultés rencontrées à la fois par les professeurs et les élèves au moment des apprentissages ? Est-ce que ce sont les moyens qui doivent être remis en question (crayon vs ordinateur) ou les méthodes (volonté d’un apprentissage individualisé, mais classes surchargées, rigidité du programme scolaire en fonction de l’âge de l’enfant...) ? D’autant que l’apprentissage du clavier peut s’avérer extrêmement coûteux pour certains enfants, au même titre que celui de l’écriture cursive. Nombre de professionnels souhaiteraient que les enfants soient au centre des débats lorsqu’il s’agit de parler d’école et que son développement cognitif et psychomoteur soit pris en compte. Mais cela nécessiterait de transformer les fondements du système éducatif français et de pouvoir proposer une pédagogie innovante plutôt que de démultiplier les moyens.

federer83 ill article 03.2À défaut, il serait tout à fait possible de pouvoir étudier les effets de la suppression de l’écriture cursive aux USA et en Finlande, avant d’adopter ce modèle. Les neuroscientifiques, les psychologues, les orthophonistes, les ergothérapeutes, les psychomotriciens, entre autres, pourraient collaborer avec les enseignants et prendre le temps de réfléchir, d’analyser, de comparer les moyens et les méthodes utilisés. Ainsi, des recherches pourraient être menées dans différents champs.

Par exemple, il serait intéressant de connaître l’impact de l’apprentissage de l’écriture cursive ou de l’écriture clavier sur le développement cognitif des enfants. La répétition d’un geste graphique (les lignes d’écriture) équivaut-elle à un entraînement de dactylographie ? Est-ce que ce sont les mêmes zones du cerveau qui sont stimulées ? Il est possible aussi de se questionner sur le développement du sens de l’observation lorsqu’un modèle doit être copié de manière fidèle, mais aussi sur la capacité d’attention, et la finesse de la motricité.

En outre, les arguments plaidant en faveur de l’utilisation d’un ordinateur mettent en avant la facilité d’apprentissage. Il semblerait donc que tout obstacle devienne rédhibitoire. Les enfants ne devant plus être confrontés à la difficulté, l’apprentissage doit être efficient rapidement et il acquiert ainsi le statut de bien de consommation : c’est un objet utile, pratique, facilement assimilable pour pouvoir vite passer à autre chose. Pourtant, l’apprentissage de la patience, de la lenteur et de l’ennui, paraît indispensable pour assimiler une nouvelle information, intérioriser et s’approprier un savoir ou un savoir-faire. Cette course à l’efficacité et à l’absence de vide pourrait conduire à enchaîner de nombreuses activités, limitant les temps d’attention, comme pourrait le faire un enfant hyperactif.

Et puis, c’est oublier ce que l’écriture cursive représente. Écrire avec un crayon ou un stylo, c’est bien plus que mettre le moteur en route. C’est un acte sensoriel : qui n’a jamais mâchouillé un bout de crayon et ressenti ce goût un peu boisé, senti l’odeur d’un cahier neuf, observé sa nouvelle écriture, ou encore apprécié le son feutré d’un stylo qui glisse tout seul sur la feuille. Et que dire du toucher : gribouiller sur une feuille, faire tourner le stylo autour de ses doigts, sentir l’outil sur plusieurs parties de sa main (même si nous vous accordons que nous avons tous connu la crampe de l’écrivain ou la callosité sur le majeur à force de copier les cours, et que cela pouvait être douloureux). Alors que l’ordinateur nous offre à peine une sensation sur le bout des doigts. Ajoutons à cela le plaisir de s’approprier une page blanche, de pouvoir la manipuler, la plier, la déchirer, la raturer, d’utiliser une gomme ou encore de laisser une trace identifiable, parfois indélébile. Et bien évidemment ces expériences sensorielles sont assimilées par chacun de manière différente et viennent certainement participer à la construction de notre personnalité, à notre relation avec les apprentissages.

En effet, à travers tous ces gestes, nous nous exprimons : chacun a une écriture propre qui lui ressemble. Chacun sera à même de reconnaître son écriture et par la même occasion d’accepter que nous sommes tous différents, d’identifier ces dissemblances et de pouvoir en jouer : en imitant les signatures, pour les plus filous d’entre nous, mais aussi en intégrant un processus créatif et en développant de nouvelles formes d’écriture (comme les tags ou les écritures stylisées pour l’art ou la publicité). Limiter l’écrit à une forme dactylographiée ne correspondrait-il pas à prendre le risque de voir disparaître notre capacité à reconnaître ces différences, à observer de manière fine ce qui nous entoure, à créer de nouveaux graphismes ?

Enfin, privilégier une écriture scripte ou dactylographiée à une écriture cursive ne pourrait-il pas marquer une perte de lien symbolique (les lettres ne sont plus attachées entre elles) et une coupure relationnelle. Si les enfants n’ont plus de trousse, de crayons, de stylos, le prêt n’existera plus : la conscience des besoins de ses camarades, l’attention portée aux affaires des copains, en d’autres termes prendre soin des autres ne pourront plus s’exercer au sein de la classe. Et le déclin de la correspondance épistolaire ne fera que s’accroître. Ne pourrions-nous pas alors émettre l’hypothèse que l’individualisme primera d’autant plus ?

Cet article ne reflète que nos interrogations, nos impressions. Notre plus grand souhait est d’avoir peut-être inspiré à certains d’entre vous le désir d’approfondir ces questionnements par le biais de recherches... Alors, à vos microscopes !

Sophie Foucher et Sophie Bereny
Psychologues, membres du bureau FFPP PACA